Les ennemis de la ministre ont réussi leur coup en diffusant une idée fausse qui, petit à petit, gangrène les esprits : la gauche, celle du mariage pour tous, n’aimerait pas la France. C’est faux, nous sommes des patriotes et nous aimons la République !

Une fois encore, ils auront manqué leur cible. Mais l’attaque aura été d’une rare virulence. Elle devrait pourtant être habituée, Christiane Taubira, à faire l’objet d’une telle haine de la part de fanatiques, qui se revendiquent patriotes pour mieux dissimuler leurs sentiments nationalistes exacerbés et leur intolérance.
Le symbole est beau, le symbole est fort : ce n’est pas la première année que la ministre de la Justice, première femme noire à occuper ces fonctions parmi les plus hautes de l’État, originaire d’une ancienne colonie, participe à cet événement qui exprime la reconnaissance républicaine de l’horreur de la traite des noirs et l’importance du devoir mémoire. Mais le symbole dérange.

Le symbole dérange ceux qui détestent du plus profond de leur être Christiane Taubira. Des restes de culture coloniale les ont conduits à comparer notre Ministre à une guenon. Et sur internet, ces racistes continuent de projeter leurs vils sentiments contre une ministre qu’ils excluent du genre humain.

Depuis son entrée en fonction, Christiane Taubira a subi les insultes, les campagnes de déstabilisation, les violences symboliques ou réelles, les fanatiques du Printemps français essayant d’entraver la plupart de ses déplacements. On ne compte plus les appels à la démission, venus tout d’abord des manifestants intégristes, puis relayés par l’extrême-droite, mais depuis par l’UMP et son président. L’épisode de samedi n’en serait qu’un nouvel ersatz, ces appels seraient presque devenus risibles par l’effet de comique de répétition, s’ils ne déclenchaient pas chaque fois les passions identitaires, réveillant la « fachosphère ».

Car Geoffroy Boulard, premier adjoint UMP à la mairie du XVIIe arrondissement de Paris, a su s’y prendre : cherchant la « bourde », ce militant de la Droite « forte », a cru en découvrir une en ne voyant pas la ministre chanter l’hymne. Fier de détenir ce qu’il voyait comme une insulte à la nation, il appelle aussitôt la garde des Sceaux à la démission, puis récidive sur son blog. Aussitôt Twitter s’emballe, reprend, amplifie, déforme… Le lendemain, Marine Le Pen, avec sa grossièreté coutumière et sûre de son effet, relaie cet appel à la démission.

Passé la précipitation de l’indignation, les recherches démontrent que, contrairement à ce qui était présenté comme une offense préméditée venant d’une « gauchiste » détestant la France, il s’agissait d’une attitude de circonstance adoptée par les personnages publics lors de cérémonies officielles. Personne ne s’était indigné lorsque Nicolas Sarkozy ne chantait pas la Marseillaise lors de telles cérémonies, pas plus quand Benoît Hamon a « confessé » faire de même.

Mais les ennemis de Christiane Taubira auront réussi leur coup. Ils ont pu, avec force, dénigrer la ministre, diffuser une idée fausse, qui petit à petit gangrène les esprits : la gauche n’aimerait pas la France, et surtout pas cette gauche-là, celle du mariage pour tous et du « #gender », celle qui cherche à détruire l’identité française dans la bouillie de l’identité culturelle « mondialiste ».

Mais ils oublient qu’ils n’ont pas le monopole de la France, et surtout pas celui des valeurs de la République. En s’attaquant à la garde des Sceaux, ils menacent non seulement les institutions républicaines, mais montrent à quel point ils ne respectent pas ce qu’ils disent défendre.

Ce sont des adversaires de la Liberté — qui souhaiteraient que tous les ministres soient forcés de chanter la Marseillaise quand le protocole officiel ne l’impose pas ! Faire retentir la Marseillaise est républicain, s’en imprégner est patriotique, la chanter est une décision reposant sur le libre arbitre de chacun à qui il appartient de décider s’il lui semble opportun de manifester son patriotisme ostensiblement ou de le vivre, ce qui n’en est pas moins fort. Mais peut-être ces chantres de l’esprit nationaliste guerrier préfèrent-ils se contenter de s’époumoner sur la Marseillaise, plutôt que se recueillir en réfléchissant aux conséquences de l’esclavage, à ce qu’a signifié la privation de liberté pour des millions d’individus, parce que des hommes blancs, bourgeois, européens, chrétiens et se disant investis d’une mission civilisatrice l’ont simplement décidé ?

Ce sont des adversaires de l’Egalité qui se permettent de faire des leçons de citoyenneté à notre ministre qui chérit tant nos valeurs. Et quand ils se déclarent fiers « de leurs stéréotypes de genre », défenseurs obstinés du modèle patriarcal et opposés à l’égalité entre les sexes ; quand ils s’indignent que d’autres personnes que ceux qu’ils appellent les « Français de souche », blancs et catholiques, accèdent aux responsabilités, quel modèle pour la France proposent-ils ? Une France des classes, ou plutôt une France des castes, où chacun serait dès sa naissance dans une case et ne pourrait en sortir. Une France de la reproduction des hiérarchies parce qu’elles sont héritées d’un ordre ancien.

Ce sont enfin des adversaires de la Fraternité : ces enragés de la détestation la conspuent par leurs actes et leurs paroles. Ils souhaiteraient promouvoir dans le cadre de leur nationalisme étriqué l’idée que l’on peut être plus solidaire en se fermant à l’autre, en revenant à l’idée d’une communauté plus resserrée. Ils pourfendent l’idéal européen pacifiste parce qu’ils le disent antinational, mais ils promettent la France en guerre contre le reste du monde, ainsi que contre les minorités à l’intérieur, en créant ces castes de Français, voulant inscrire comme le souhaite Marine Le Pen la discrimination entre les "Français de souche" et les autres.

Le sentiment patriotique a le droit d’appartenir au peuple français. A tout le peuple français. Les patriotes doivent refuser que l’idée républicaine, tout comme d’autres valeurs connexes, telles que la laïcité, puissent non seulement être confisquées par la droite et l’extrême-droite, mais aussi que la droite et l’extrême-droite puissent s’ériger en juges de bonne conformité à leur patriotisme dévoyé. Le patriotisme ne peut que sortir renforcé de ces attaques à coup de bélier : nous sommes fiers d’être citoyens d’un pays qui défend haut et fort des valeurs universelles, la tolérance et le respect d’autrui.

Signataires : Yann Galut, député PS du Cher, fondateur et porte-parole de la Gauche forte, Alexis Bachelay, député PS des Hauts-de-Seine et porte-parole de la Gauche forte, Colette Capdevielle, députée PS des Pyrénées-Atlantiques et trésorière de la Gauche forte, Marie-Anne Chapdelaine, députée PS d’Ille-et-Vilaine et membre de la Gauche forte et Mehdi Thomas Allal, délégué général de la Gauche forte.