Nous vivons un paradoxe. Depuis la victoire de François Hollande à l’élection présidentielle, la gauche est à nouveau majoritaire en France, après dix longues années passées dans l’opposition. Cette victoire signifie que les Français ont renoué avec ses valeurs, au premier rang desquelles la volonté de réguler le capitalisme, par la justice et la solidarité.

Pourtant, nous devons aussi avoir la lucidité de constater que, depuis plusieurs années, un glissement idéologique vers la droite la plus dure s’est opéré dans une partie de la société française, à l’opposé de ces valeurs. Plusieurs études récentes et approfondies l’attestent : que ce soit celle du Cevipof, menée avec la Fondation Jean-Jaurès et Ipsos (publiée fin janvier), dans laquelle 70 % des sondés considèrent qu’ « il y a trop d’étrangers en France » ; ou celle de l’institut TNS Sofres (février), dans laquelle près d’un tiers des sondés déclarent « adhérer aux idées du FN ».

Ce glissement se constate et s’amplifie dans le débat politique, notamment à travers le discours des dirigeants de la droite dite « républicaine ». C’est la fameuse « ligne Buisson », du nom du conseiller de Nicolas Sarkozy. Au cours du précédent quinquennat, elle a prospéré avec le débat forcé sur l’identité nationale, et a atteint des sommets avec les discours du candidat de la droite entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012, jusqu’à faire l’apologie absolue de « la frontière », pour plaire à l’électorat le plus nationaliste. Et le suivi de cette ligne, rencontrant un certain écho dans l’opinion, a sans doute fait remonter Nicolas Sarkozy entre les deux tours de plusieurs points, pour atteindre 48,5 %. Largement battu sur les questions économiques et sociales, la peur de l’étranger a failli le rendre à nouveau majoritaire. Et, depuis, le phénomène s’est amplifié à droite : il suffit de voir les postures du nouveau président de l’UMP, Jean-François Copé, sur « la droite décomplexée », les idées ultraréactionnaires de la motion majoritaire de son parti baptisée « la Droite forte », les amendements similaires et extravagants signés par des députés UMP et les députés FN visant à interdire aux étrangers les avancées du mariage pour tous.

Ce constat est très alarmant. Allons-nous laisser s’aggraver cette tendance ? Non. Il est urgent de se mobiliser fortement pour la stopper. A côté de l’action du président de la République et du gouvernement, légitimement concentrés sur leur volonté de redressement du pays, à côté de celle des groupes parlementaires socialistes et du Parti socialiste, qui défendent avec force l’application du programme présidentiel, nous estimons qu’il est nécessaire que des parlementaires, des élus et des militants socialistes, en s’appuyant sur le travail des fondations et des think tanks progressistes, ainsi que sur celui des intellectuels, proposent une réponse efficace à cette dérive inacceptable et dangereuse pour notre pays.

C’est la raison pour laquelle nous avons créé le pôle de la Gauche forte, baptisé ainsi car nous n’acceptons pas que la force, même dans le champ sémantique, soit abandonnée à la droite. Nous pensons au contraire que la force, quand elle est au service de la justice, est une valeur de gauche. François Mitterrand l’a prouvé avec son célèbre slogan victorieux « La force tranquille » en 1981. La Gauche forte n’est pas un nouveau courant du PS. Notre ligne politique est celle définie par le président de la République : volontariste sur la méthode et sur l’objectif de rétablissement, réaliste économiquement, pro-européenne, ferme sur les questions d’ordre public. Simplement, nous proposons de mener la bataille idéologique en première ligne pour stopper la progression des idées xénophobes dans le pays et renforcer les valeurs de gauche.

C’est un pôle de combat, de soutien et de proposition, qui se fixe trois objectifs principaux : d’abord mener en première ligne le face-à-face avec la droite et les ponts qu’elle jette vers l’extrême droite, en rendant coup pour coup à ses attaques et ses dérives. Ensuite soutenir efficacement l’action du président de la République et du gouvernement, en relayant de manière pédagogique son action sur le terrain et dans les médias. Enfin proposer des idées nouvelles et concrètes qui contribueront à faire reculer le populisme, sur trois thèmes prioritaires : refonder le lien entre les Français et l’impôt, par une réforme fiscale ambitieuse basée sur la justice et la lutte contre l’évasion fiscale ; affirmer les valeurs de la République et de la démocratie, notamment à l’école ; proposer des initiatives politiques pour réconcilier les Français et la construction européenne.

La gauche est confrontée à un double défi : la réussite et la durée. Et, à nos yeux, si les résultats du gouvernement, notamment en termes de croissance et d’emploi, seront naturellement primordiaux aux yeux des Français pour juger de cette réussite, ils ne doivent pas constituer l’objectif unique. De 1997 à 2002, le gouvernement de Lionel Jospin a obtenu des résultats remarquables, mais il a pourtant été sanctionné à l’arrivée, peut-être faute de mener suffisamment le combat idéologique. Tirons les leçons de l’histoire. La réussite du quinquennat de François Hollande passe aussi par une progression des idées. La Gauche forte propose de relever ce défi.

Par YANN GALUT Député PS du Cher, COLETTE CAPDEVIELLE Députée PS des Pyrénées-Atlantiques, PATRICIA SCHILLINGER Sénatrice PS du Haut-Rhin, cofondateurs de la Gauche forte, ALEXIS BACHELAY Député PS des Hauts-de-Seine, HUGUES FOURAGE Député PS de Vendée, GENEVIÈVE GOSSELIN Députée PS de la Manche, RONAN KERDRAON Sénateur PS des Côtes-d’Armor, JEAN-PIERRE MAGGI Député PS des Bouches-du-Rhône.