Parfois vue comme une chance, parfois comme une menace, l’immigration est, à n’en pas douter, l’une des grandes problématiques françaises. Ses bienfaits ou leur absence, économiques comme culturels, sont pourtant difficiles à évaluer tant l’immigration est instrumentalisée d’un côté comme de l’autre.

L’interview est disponible en ligne sur le site d’Atlantico

Atlantico : Après la polémique déclenchée par Jean-François Copé autour du droit du sol, le journal Le Parisien a consacré un dossier aux bienfaits de l’immigration. Si ses apports sont indéniables, présenter systématiquement l’immigration comme une chance n’est-il pas finalement aussi absurde que de la présenter comme quelque chose de forcément négatif ?

Mehdi Thomas Allal  : Disons que dans le contexte actuel ("percée" annoncée de l’extrême-droite aux prochaines élections, multiplication des Unes stigmatisantes vis-à-vis de l’immigration et des musulmans…), il est toujours appréciable de lire un titre de presse qui porte une voix discordante. Toutefois, il convient de ne as tomber dans l’angélisme, notamment du côté de la gauche. C’est précisément parce que le Parti socialiste s’est borné à faire de l’immigration un dossier classé, par peur de heurter certaines sensibilités, que cette question lui cause actuellement un préjudice. La gauche doit "crever l’abcès" et accepter de traiter de l’immigration sans tabous et de manière objective, et ce, malgré toutes les passions que cette question peut déclencher. Un regard objectif sur notre Histoire nationale permet de rappeler que l’immigration a été indéniablement une chance pour la diversité et la richesse culturelle ; l’immigration a également favorisé le dynamisme économique. Contrairement à ce que suggère le Front national, elle n’est pas un coût : la plupart des études un peu sérieuses sur le sujet confirment qu’elle est favorable à la croissance et à l’emploi des Français. Dans la logique du philosophe Carl Schmitt, le processus de différenciation entretenu par la peur, et alimenté par l’extrême-droite, permet certes de mieux souder en retour la communauté nationale ; mais la violence symbolique ou réelle à l’égard de l’immigré ne favorisera jamais son intégration. En somme, présenter l’immigration comme quelque chose d’économiquement et historiquement positif (mais non de "bon" par nature...), c’est simplement corroborer la réalité : les sociétés fermées périclitent et la France s’est industrialisée, puis reconstruite après-guerre, grâce à l’immigration. Une société qui accepte la différence et la valorise est d’autant plus riche. Une société de méfiance envers l’étranger est d’autant plus sclérosée.

Ce type d’approche manichéenne nous empêche-t-il finalement de voir certaines réalités ? Lesquelles ?

Mehdi Thomas Allal : Il est vrai que parler "d’immigration" en général, et de devoir dresser un bilan global, ainsi qu’on me le demande ici, conduit à ne pas faire de nuance entre les différents types et motifs d’immigration, ni entre les immigrés, et à leur attitude au sein de la société. Cela peut conduire à essentialiser l’immigration (et l’immigré), ainsi qu’à adopter des postures dogmatiques. L’attitude du Front national, par exemple, est révélatrice : l’immigration est néfaste, point. L’UMP est plus ambiguë sur la question. Mais ce n’est pas forcément mieux. Ainsi, Nicolas Sarkozy est arrivé au pouvoir avec un seul objectif : favoriser l’immigration économique, et essentiellement de personnes qualifiées. Non seulement cette politique a été un échec dans sa réalisation (le regroupement familial reste le principal motif pour l’obtention d’un titre de séjour, et les élites qualifiées ne se sont pas pressées pour venir nous rejoindre en raison notamment de l’hostilité supposée de notre pays envers les immigrés), mais elle n’était pas judicieuse. Vouloir attirer à tout prix les élites étrangères, c’est aussi vider les pays partenaires d’un vivier qui est essentiel pour leur modernisation et leur développement économique, c’est une logique assez égoïste. La gauche, quant à elle, se refuse à parler de "bonne" ou de "mauvaise" immigration : ce serait perpétuer des stéréotypes et des logiques idéologiques. Ce qui pose problème est en effet l’impact de l’image du "mauvais" immigré sur notre perception des choses. Lorsque l’on prononce ainsi au journal télévisé "jeune homme d’origine maghrébine", l’esprit y associe presque instinctivement l’idée de délinquance. Ce lien n’est pas naturel, mais issu d’un univers social qui se représente l’immigré comme une menace : pour la sécurité ou pour l’emploi. Les discours de l’extrême-droite favorise ce climat anxiogène. La réalité, ce n’est pas qu’un immigré sera plus un délinquant qu’un Français — il y a des Français délinquants, comme des étrangers délinquants — mais les statistiques montrent que la délinquance est liée en grande partie à la précarité. Or, les immigrés sont en moyenne plus pauvres que les citoyens, et sont par ailleurs sur-représentés lorsqu’il s’agit de médiatiser les affaires judiciaires.

Les discours "angéliques" ou "catastrophistes" servent-ils avant tout à instrumentaliser cette question à des fins politiciennes ? Si l’extrême droite et une partie de la droite jouent parfois sur les peurs sans apporter de solutions, peut-on dire également qu’une partie de la gauche joue la carte de la victimisation jusqu’à encourager le repli sur soi de certaines communautés ?

Mehdi Thomas Allal : Certainement. Le traitement et les discours sur l’immigration et les enjeux électoralistes sont indissociables, ce qui nuit à un traitement efficace et à des débats raisonnés sur la question. Mais c’est surtout du côté de l’extrême droite et plus récemment de la droite que cette instrumentalisation se fait la plus ressentir. L’immigration est un thème cher au Front national. Le parti en a fait son principal argument pour justifier ses théories nationalistes/populistes, tenter de cliver la société française, et alimenter la peur parmi les français. Le repli sur soi, c’est avant tout une caractéristique de l’extrême droite. Prenez donc le programme du Front national : fermeture des frontières, sortie de l’Union européenne, retour au franc… Par ailleurs, il y a toujours eu des communautés de migrants, lorsqu’elles arrivent dans un pays dont elles ne maîtrisent pas la langue. Lorsque des Français arrivent dans un pays étranger, ils ont tendance à former des communautés. Le rôle de la République n’est pas d’encourager la formation de ces communautés, mais de favoriser leur intégration progressive. Il n’est pas question d’être angélique pour la gauche : nous reconnaissons que nous ne pouvons accueillir, ainsi que l’a dit Michel Rocard, dans sa célèbre formule, "toute la misère du monde". Nous ne sommes pas un pays "ouvert aux quatre vents" et aux vagues migratoires. Ces prétendues vagues sont un fantasme et non corroborées par la réalité ; il y a moins d’immigrants aujourd’hui que dans les années 1970, et le nombre de nouveaux arrivants reste stable.

Empêtré dans l’affaire Leonarda, François Hollande voulait privilégier les questions économiques et sociales et éviter la question de l’immigration qu’il juge trop clivante. Un rapport de Terra Nova, intitulé "Gauche, quelle majorité électorale pour 2012" préconisait au PS de se tourner vers les "les diplômés", "les jeunes", "les minorités" et "les femmes" plutôt que vers les ouvriers et les classes populaires. Les partis politiques en général, et le PS en particulier, sont-ils trop prisonniers de calculs électoraux sur cette question ?

Mehdi Thomas Allal : Ce rapport Terra Nova a été instrumentalisé lui-aussi et n’a pas réellement été lu par ses détracteurs. Nous partions d’un constat sociologique : l’électorat socialiste a tendance à évoluer et à être de moins en moins ouvrier. La vision de "classe" n’a d’ailleurs plus beaucoup de sens dans nos sociétés contemporaines où les individus sont de plus en plus atomisés. L’objectif n’est bien entendu pas de délaisser les catégories populaires, au contraire : le Parti socialiste les a toujours défendues. Mais il ne peut les défendre exclusivement. La question n’est pas de savoir qui est la "clientèle" socialiste, ce serait malvenu ; mais qui sont les oubliés des politiques publiques ! Terra Nova joue un rôle essentiel d’observateur de la société et de précurseur de politiques publiques, mais pas de machine à gagner les élections. Aujourd’hui, la question de l’immigration est certes clivante et instrumentalisée, comme on l’a vu, mais elle ne peut être abandonnée à la droite et à l’extrême-droite. La politique de l’autruche n’a aucun sens quand on sait qu’elle est contreproductive. Il s’agit maintenant de faire émerger à gauche un discours cohérent sur l’immigration et adapté aux réalités contemporaines, réaliste et humain.

Un consensus peut-il être trouvé entre la droite et la gauche sur cette question ? Sur quelles bases ?

Mehdi Thomas Allal : Un consensus aurait pu être envisageable sans la dérive imposée par Nicolas Sarkozy et sa fâcheuse tendance à faire de l’immigration un problème central pour la société française. Les dirigeants de droite ont une responsabilité évidente dans la montée en puissance de la xénophobie. Néanmoins, on peut espérer que droite républicaine et gauche parviendront à un consensus, qui permettra au pays de rester une terre d’asile, la chose est importante, et ouvert à une immigration maîtrisée, en fonction de nos besoins en main d’oeuvre notamment. La bataille des chiffres n’a en effet aucun sens, elle sert juste à convaincre, puisque les statistiques sont manipulables, utilisées par ceux qui sont déjà persuadés du bienfondé de leur pensée. Par ailleurs l’immigration, qui comporte une part de flou - il est difficile de connaître le nombre de sans papiers résidant sur le territoire -, est une matière où la statistique peine parfois à être sûre d’elle-même. Certaines estimations sont toutefois significatives et réalistes, elles permettent d’avoir des idées plus claires.

Image : Des migrants à Lampedusa. Crédit Reuters