L’affaire "Léonarda Dibrani" a monopolisé le devant de la scène médiatique pendant plus d’une semaine. Elle en aurait presque éclipsé une autre, non moins grave et choquante : la manifestation Civitas du 20 octobre dernier, rassemblant les fanatiques de la fraternité Saint Pie X qui ont fait la démonstration des idéologies rétrogrades dont ils sont encore imprégnées en proférant des injures haineuses envers la garde des sceaux. Cet événement illustre une diffusion plus générale du racisme comme argument politique — au sein des membres de l’extrême droite et des militants de la Manif pour tous — qui doit absolument être dénoncée et combattue.

Quand les obscurantistes prennent pour cible Christiane Taubira

Ils se voudraient des « laïcs catholiques », mais sont bien plus des catholiques prosélytes, que des militants de la laïcité de la première heure. Beaucoup d’entre eux trempent dans des mouvances proches de l’extrême droite. Ils prônent pourtant la tolérance et les préceptes des écritures saintes, mais étaient aux premiers rangs pour manifester contre la pièce Golgota picnic (2012), qu’ils estimaient blasphématoire, n’hésitant pas à agresser le public. Ils opposaient alors l’obscurantisme contre la culture contemporaine, qu’ils jugent décadente.

Ces manifestants intégristes sont les spécialistes des prières de rue. Ce sont les mêmes qui ont été condamnés pour délit d’entrave à l’avortement : ils ne respectent pas les lois de la République et occupent illégalement leur église.

Ils ne respectent pas non plus les garants de l’ordre républicain : leur cible favorite est Christiane Taubira. Lors du débat sur le mariage pour tous où elle s’est brillamment illustrée, ils l’ont poursuivie, cherchant à la huer dans ses interventions, comme ce fut le cas à la sortie d’une manifestation organisée par Europe écologie à la Mutualité. A la sortie, sur le parvis de Saint Nicolas-du-Chardonnet, qui se trouve en face, ils l’attendaient, avec mégaphones et sifflets…

Depuis, la loi a été votée. Dimanche dernier, ils défilaient donc, à défaut de s’opposer au mariage gay, contre la « cathophobie », comme d’autres pourraient manifester contre l’islamophobie…

Mais lors de ce rassemblement, ce qui était mis en avant n’était pas tant les discriminations dont les catholiques feraient l’objet, selon Civitas, mais bien plutôt leurs sempiternels leitmotivs : lutte contre l’avortement, haine des homosexuels, défense d’une France chrétienne de toute éternité…

S’il est incontestable qu’il y a dans une frange marginale de la population la présence d’un islam intégriste, il est indéniable que le catholicisme intégriste, s’il est lui aussi marginal, existe également.

Madame Taubira cristallise la détestation : c’est une femme, noire, ministre occupant des fonctions régaliennes, très cultivée et excellente oratrice. Cela gêne incontestablement les tenants d’un ordre traditionnel et rétrograde. Preuve en sont les campagnes de désinformation lancées par certains médias réactionnaires, comme par exemple Valeurs actuelles.

Quand la détestation politique prend la forme de l’injure raciale

Cette manifestation serait risible, par le faible nombre de ses participants et leur caractère déconnecté de la réalité sociale, si elle ne s’accompagnait par des incitations à la haine raciale. Car lorsque le prêtre de Saint Nicolas du Chardonnet se met à entonner « y’a bon Banania, y’a pas bon Taubira », il reprend non seulement une réclame d’un temps passé, d’une marque condamnée pour son slogan ; mais il réduit implicitement Christiane Taubira à sa couleur de peau. L’outrage inacceptable à l’image d’une ministre, accompagné de clichés racistes, révèle bien la nature d’une partie de l’extrême droite xénophobe.

Dans la semaine qui a suivi cette manifestation indigne, deux faits nouveaux sont venus s’ajouter aux attaques répétées contre la Garde des sceaux. Dans la nuit du jeudi en vendredi, dans le Morbihan, dont le local de la fédération du Parti socialiste a été vandalisé par des éléments issus de l’extrême droite. A centre de la devanture se trouvait l’inscription « Taubira t’es foutue »...

Plus grave encore : à Angers, vendredi 25 octobre, d’autres opposants à la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe ont injurié à nouveau la Garde des sceaux. Le slogan « Taubira tu sens mauvais » ne peut que faire penser aux slogans antisémites des années 1930. Le comble de l’horreur intervient lorsqu’une enfant de douze ans portant une banane à bout de bras s’écrie, encouragée en cela par ses parents, que le fruit est destiné à « la guenon ». Est-ce ce modèle de la famille et de tolérance que les parents protestant contre la loi, endoctrinant leur progéniture, veulent promouvoir ?

Ces entreprises de déstabilisation, à l’encontre de celle qui combat pour l’égalité, reposent très souvent sur des fondements nauséabonds. Le slogan utilisé dans la manifestation Civitas ou la peau de banane de la « guenon » ne peuvent que faire penser à la comparaison, opérée quelques jours auparavant, publiquement et avec le sourire, par une Ardennaise frontiste — qui espérait être élue de la République… —entre Madame Taubira et un singe.

Quand le FN perd sa forme « dédiabolisée »

Cette « maladresse » politique, dans ce cas précis révélée au grand jour, ne sera sans doute pas la dernière ; mais le parti de Marine Le Pen ne pourra éternellement se parer de prétendues erreurs de "casting". L’exclusion de celle qui avait tenu des propos racistes était tout aussi prévisible que la multiplication à venir de ce genre d’incidents, alors que le FN voudrait démontrer qu’il est « normalisé » ! Il plus que probable que cette « maladresse » ait contribué à diffuser la comparaison qui est aujourd’hui reprise en boucle par les extrémistes.

La haine de l’Autre progresse... Madame Taubira a beau ne pas être d’origine étrangère, elle incarne cet Autre tant honni, par sa couleur de peau, confirmant la persistance de préjugés au sein de notre société. Le FN joue dessus. Si par miracle, le parti frontiste arrivait à trouver assez de candidats jeunes, beaux, présentant bien — et sachant surtout dissimuler ce qui est le plus inacceptable dans les propositions du FN —, qu’en sera-t-il des motivations de ses électeurs, qui ne votent pas seulement pour des discours de façade, mais également l’image qu’ils ont du parti ?

Le reportage Enquête exclusive diffusé le mercredi 16 octobre révèle à quel point le FN prospère sur un « ras-le-bol », extrêmement flou, entretenu contre les immigrés. Les paroles des habitants prêts à voter Front national sont claires : « comme on dit, la place aux Français » (sic).

Loin de nous l’idée de laisser entendre que tous les électeurs frontistes votent FN parce qu’ils n’aiment pas les étrangers, mais il s’agit d’une part non négligeable...

L’utilisation par l’extrême droite, intégristes catholiques et frontistes une fois de plus réunis, de la figure de Madame Taubira, comme un épouvantail, n’est pas nouvelle. Mais elle est triste pour notre République qui espérait avoir dépassé les préjugés racistes, alors qu’ils ressurgissent avec constance. La réforme pénale progressiste et audacieuse qui est en cours d’élaboration risque de prêter à de nouvelles critiques ad hominem, celles-là mêmes dont les fondements réels sont inavouables.

Ceci n’ébranlera pas le courage de la Garde des sceaux. Elle poursuivra son combat pour l’égalité et la justice. Ces basses attaques ne peuvent que nous inciter à la soutenir avec plus de détermination.


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Image : Christiane Taubira à Paris mardi. (Photo François Guillot. AFP)