Tel Don Quichotte se battant contre les moulins à vent, la quête du député socialiste Yann Galut pourrait sembler bien hasardeuse. Son cheval de bataille, c’est la lutte contre la fraude fiscale. Face à lui, la roue de la Fortune, ou plutôt un imbroglio aux allures de mirage, qui génère des milliards et qui profite aux fortunés. Mais la magie s’arrête là. Ces milliards qui atterrissent dans les poches de ceux qui fraudent le fisc, ce sont des milliards qui manquent à l’Etat, qui coûtent au contribuable et pèsent sur les classes moyennes. C’est un vol sans scrupule, un pillage.

Le pillage de l’Etat, c’est donc tout d’abord le parcours semé d’obstacles d’un député, qui a toujours voulu endosser de nobles causes. La force de son engagement pour la justice fiscale est décuplée, il le raconte dans son livre, par deux chocs qui se succèdent en l’espace de quelques mois. Il y a d’abord l’élément déclencheur, l’affaire Depardieu et son exil sous des cieux plus hospitaliers fiscalement. Il y a ensuite la déflagration Cahuzac, le « Krach Cahuzac ». Un chapitre de l’ouvrage est consacré à l’analyse de cet épisode qui a secoué la classe politique et permis aux projets qui étaient formulés dans le groupe de travail exil fiscal — que Yann Galut présidait à l’Assemblée nationale — de se trouver concrétisés dans une loi dont il a été le rapporteur.

Cet ouvrage est donc le témoignage d’un acteur de premier plan, qui oeuvre pour essayer de changer la législation et donc le cours des choses, refusant la passivité face à l’escroquerie, mais c’est aussi le récit d’une enquête. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une enquête d’un homme confronté à des enjeux financiers colossaux, à la dissimulation permanente, au secret bancaire et aux réticences des Etats. Rien n’est gagné pour faire émerger la réalité, pour essayer de comprendre et évaluer l’ampleur du problème.

Le lecteur suit donc le député, à la rencontre des témoins et autres acteurs-clés. Les personnages dont le portrait est brossé sont bien réels. On en arriverait néanmoins à se croire dans une fiction policière ou d’espionnage, tant les éléments relatés sont entourés d’une aura de mystère et de transgression, presque surréaliste. La descente à ski des Portes du soleil pour aller déposer, à l’abris des contrôle douaniers, des liasses de billets en Suisse est ainsi une des pièces de choix relatées par Yann Galut.

La narration à la première personne, les « petits faits vrais », tel le salon panoramique de Bercy où l’on croise les ministres et qui revêt une importance symbolique singulière, sont autant d’éléments qui donnent à cet ouvrage sur la fraude fiscale des allures de roman sur les hautes sphères du pouvoir politique et financier. Les nombreux voyages, aux Bermudes, sur les rives du lac Léman, et les incursions dans la politique américaine, donnent l’occasion de voyager, de s’évader un instant, oubliant presque que les sommes en jeu sont bien réelles.

On l’aura compris, par sa forme même, Le pillage de l’État est accessible au profane. Par son caractère imagé, il permet d’aborder le sujet sans en être aucunement spécialiste, et de rentrer petit à petit dans les méandres des sphères bancaires ou judiciaires. On ressort donc de la lecture avec le sentiment d’avoir compris quelque chose aux carrousels de TVA, et autres mécanismes qui permettent de déjouer la vigilance des contrôles des services fiscaux ; et avec une idée de l’ampleur de ce pillage qui coûterait entre 40 et 80 milliards d’euros par an à la France. Le « verrou de Bercy » ne sera plus une simple expression après ce livre, et le lecteur aura pleinement conscience de l’importance des lanceurs d’alerte.

Loin de se contenter de dépeindre le triste tableau des pratiques illégales qui contribuent à vider les caisses de l’Etat, Yann Galut fait preuve d’un optimiste à toute épreuve. Refusant la résignation, il croit au changement et agit en ce sens. Les mentalités évoluent : la prise de conscience s’accompagne d’une intolérance sociale croissante à l’égard de la fraude fiscale. La loi s’adapte également, et le projet que le député défend avec d’autres, est un pas de plus vers une pénalisation accrue des délinquants en col blanc. La mobilisation internationale est récente, mais importante, et des initiatives comme le FATCA aux Etats-Unis ou des échanges d’informations plus aisés à l’échelle européenne sont en passe d’être opérationnelles.

Néanmoins, une grande partie du chemin reste à faire pour ramener cet argent, qui semble s’évaporer, mais atterrit bien entre les mains de quelques happy few. Yann Galut le sait, mais son ouvrage est une pierre supplémentaire et consistante apportée à l’édifice de la lutte contre la fraude. Le pillage de l’Etat donne donc au citoyen curieux les moyens de se saisir d’une question si essentielle, et ce n’est pas le moindre de ses mérites.