L’Union des étudiants juifs de France (UEJF) veut porter plainte contre le magazine Valeurs Actuelles pour "incitation à la haine raciale". En cause : la couverture du numéro paru jeudi, qui présente une Marianne voilée avec en titre "Naturalisés : l’invasion qu’on cache".

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Atlantico : Choquée par la une de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) a annoncé, mercredi 25 septembre, son intention de porter plainte contre Yves de Kerdrel, directeur de la publication, pour incitation à la haine raciale. Le dossier de Valeurs Actuelles révèle qu’une majorité de Français s’inquiète du projet de Manuel Valls d’augmenter le nombre de naturalisations et fait état des inquiétudes d’une partie d’entre eux quant "au remplacement de la population". Ce type de préoccupation peut-il être entendu et doit-il forcément être interprété comme du "racisme" ?

Mehdi Thomas Allal : Tout d’abord, arrêtons-nous sur le terme "remplacement de la population" qui est une expression surtout utilisée par l’extrême-droite afin de justifier son opposition (pour ne pas dire sa haine) vis-à-vis de l’immigration. Le élus autant que les médias jouent ici un rôle essentiel ; les partis de gouvernement se doivent de tenir un discours de justice, de tolérance et d’équité, voire de faire de la pédagogie - en rappelant les valeurs sur lesquelles se fondent notre République - afin que ce genre de "mythe" ne se transforme en préoccupation injustifiée et dangereuse pour les citoyens. Les médias, quant à eux, influent également sur la perception des réalités.
L’initiative de l’UEJF vise à dénoncer les dérives d’un titre de presse qui, depuis un certain temps déjà, exploite les thèmes les plus sensibles de l’actualité politique et sociale, livrant ainsi une vision biaisée de la société. Il faut donc rappeler lucidement que le nombre de naturalisations était tombé à 46.000 en 2012, ce qui représente 0.0007 % de la population française. A ce rythme, il faudrait plusieurs millénaires (faites le calcul...) pour "remplacer", comme vous le dites, la population existante. D’autre part, rappeler que les critères permettant d’obtenir la naturalisation sont très exigeants et ont été beaucoup renforcés depuis les années 1990, notamment sous la droite, précisément pour s’assurer que les personnes qui rejoignent la nation française en partagent toutes les valeurs. A cet égard, la une de Valeurs Actuelles n’est pas seulement fantaisiste, mais elle est encore erronée juridiquement, car une femme intégralement voilée n’a pas le droit d’obtenir une naturalisation, ainsi que l’a récemment rappelé le Conseil d’État. On peut donc comprendre les angoisses et les peurs, mais elles sont infondées si l’on regarde avec honnêteté la réalité statistique et juridique.

En quoi l’immigration peut-elle bouleverser les équilibres d’une société ?

Mehdi Thomas Allal : Valeurs Actuelles a raison. L’immigration peut bouleverser les équilibres d’une société … mais de façon positive ! Oui, l’immigration contribue à façonner ce que nous sommes puisque nous accueillons des femmes et des hommes qui, pour la plupart, ne sont pas nés sur notre territoire. Il faut donc veiller à ce qu’ils partagent les mêmes valeurs que nous et à ce qu’ils s’intègrent autant que possible à la population française. L’institution de l’école et la maîtrise de la langue française jouent un rôle éminent dans cette intégration. Mais j’aimerais aussi que l’on insiste davantage sur les bouleversements vertueux que représente l’immigration. Je pense à de grandes figures comme la scientifique Marie Curie, émigrée de Pologne et qui a été la seule femme à recevoir deux prix Nobel. Je pense à Émile Zola, Italien par son père et naturalisé à l’âge de 22 ans, qui s’est battu avec l’ardeur que l’on sait pour la cause ouvrière et pour faire triompher la vérité dans l’Affaire Dreyfus. Ces figures de notre immigration - j’aurais pu prendre d’autres exemples - ont contribué à dérouler l’histoire de France et à la faire rayonner dans le monde. Maintenant, il est évident que tous les immigrés n’obtiendront pas un prix Nobel !
Chaque demande de titre de séjour ou de naturalisation doit donc être examinée au regard des talents propres à chaque individu et des critères fixés par nos lois. Mais ne demandons pas aux immigrés que nous choisissons d’accueillir de renier les éléments de leur culture qui sont tout à fait compatibles avec nos valeurs. Ne devenons pas un pays fermé sur lui-même, hostile par principe à l’étranger et nostalgique d’un passé glorifié et idéalisé. Tournons nous plutôt vers l’avenir. Je remarque d’ailleurs aujourd’hui les mêmes stéréotypes que ceux qui pouvaient exister au début du XXème à l’égard des immigrés polonais, espagnols ou italiens. Je sais que l’on viendra un jour à bout de ces préjugés mais il faudra du temps et nous aurons besoin d’exemples positifs pour démontrer que l’immigration a toujours contribué et peut encore contribuer à la grandeur de la France. Enfin, répétons que l’intégration suppose une forme de réciprocité entre pays d’accueil et personnes issues de l’immigration : le bouleversement peut être aussi fort tant pour l’un que pour l’autre.

La volonté d’une société de préserver une certaine homogénéité culturelle, voire ethnique peut-elle se justifier ou est-elle forcément condamnable ? Que penser à cet égard des études qui évoquent des causes physiologiques au racisme (lire ici par exemple) ?

Mehdi Thomas Allal : L’homogénéité culturelle et ethnique dans une société est au choix une illusion ou un idéal, seulement si vous êtes d’extrême droite. La désirer suppose le rejet de toute culture ou ethnie différente, en d’autres termes, faire preuve de racisme ou de xénophobie. En ce sens, c’est effectivement condamnable ! Aucune étude ne pourra se substituer aux textes constitutionnels et législatifs qui condamnent le racisme. Quant aux "causes physiologiques", méfions-nous catégoriquement des théories justifiant d’une manière ou d’une autre les préjugés. Il semble curieux, de la part d’une partie de la droite, de critiquer d’une part le prétendu "laxisme" et la "culture de l’excuse" dont bénéficieraient ceux qui commettent des infractions et, d’autre part, de recourir à cette même culture de l’excuse pour ceux qui se rendent coupables d’actes racistes. Je rappelle par ailleurs que ceux-ci ont explosé depuis plusieurs années.
Il était donc urgent que la gauche, revenue au pouvoir, tienne un discours républicain et ferme pour condamner toutes les violences et toutes les formes de délinquance, y compris lorsqu’il s’agit d’actes racistes contraires à nos principes constitutionnels et aux valeurs universelles qui ont fait la grandeur de la France. Je rappelle enfin qu’en 1792, lorsque la France était assaillie par les monarchies européennes, comme pendant la Résistance et la Libération contre l’occupant nazi, des étrangers ont pris les armes pour la France. Certains d’entre eux ont été naturalisés Français au titre de leurs faits d’armes, ce qui démontre que notre identité nationale n’est pas fondée sur un critère ethnique, mais bel et bien sur des valeurs qu’il ne faut jamais abandonner, ni d’ailleurs considérer comme acquises.

Comment se justifient les Etats qui assument un contrôle strict de l’immigration ?

Mehdi Thomas Allal : Aucun Etat ne ferme totalement ses frontières (même la Corée du Nord), purement et simplement parce que les flux migratoires représentent un phénomène naturel. Il est totalement utopique de souhaiter stopper totalement l’immigration comme le préconise, par exemple, le Front national. Rejet du métissage culturel, xénophobie, intégration impossible, volonté de préserver une forme d’homogénéité culturelle, peur quant à une insécurité qui serait causée par des personnes d’origine étrangère … les arguments en faveur d’un strict contrôle de l’immigration peuvent être nombreux. Si la maîtrise des flux migratoires est une question qui mérite réflexion, elle peut revêtir, lorsque pratiquée de façon extrême, une forme d’ostracisme... C’est pourquoi le contrôle de l’immigration doit s’effectuer dans le cadre de notre pacte républicain.
Cette maîtrise des flux migratoires n’en est pas moins une préoccupation constante des dirigeants français et il serait mensonger de dire que François Hollande ou Manuel Valls feraient preuve d’un quelconque laisser-faire à cet égard. Le nombre de titres de séjour accordés reste en effet stable par rapport à la période précédente. Je note d’ailleurs que le Front national a abandonné sa doctrine du "zéro immigration" et reconnaît donc qu’un certain niveau d’immigration légale est nécessaire. En revanche, nous devons prendre davantage d’initiatives pour lutter contre les filières d’immigration clandestine, qui exploitent la misère des gens, et pour sanctionner très durement les employeurs qui ont recours à des sans-papiers. L’administration du travail est très active sur ces questions, mais il nous faut aussi mieux nous coordonner avec nos partenaires européens. Le renforcement des moyens de l’agence "Frontex", qui appuient les États dans la surveillance et le contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne, doit par exemple être prioritaire, afin que l’Europe se protège mieux face à ces flux illégaux.
Enfin, nous devons nous assurer que l’aide publique versée au titre du développement des pays pauvres soit mieux ciblée et soit surtout mieux utilisée sur place, de sorte que les travailleurs qui peuvent avoir la tentation d’émigrer trouvent aussi des opportunités dans leur propre pays.

Le collectif de la Gauche populaire, initié par le politologue Laurent Bouvet, explique la montée du vote pour le Front national lors de la dernière élection présidentielle non seulement par "l’économique et le social", mais aussi par le concept d’insécurité culturelle qui recouvre notamment "la peur de l’immigration, des transformations du ’mode de vie’, de l’effacement des frontières nationales". Quel est votre point de vue sur cette analyse ? Les politiques doivent-ils davantage tenir compte de ce sentiment d’insécurité culturelle ?

Mehdi Thomas Allal : La Gauche populaire, à l’instar de la Gauche forte et d’autres nouveaux pôles, proches du Parti socialiste, s’inquiètent en effet de la montée du Front national qui, depuis 2002, a entamé une stratégie de "dédiabolisation". Le contexte économique et social sert malheureusement ses intérêts. En France, on constate une percée de l’extrême-droite lors des élections. La manœuvre est bien connue : attiser la peur des citoyens en utilisant un bouc-émissaire – issu d’une minorité - (étranger, noir, musulman, homosexuel, rom…) en faisant croire qu’il représente un danger pour la sécurité et l’avenir du pays concerné. Puis, proposer des solutions par le biais d’un discours populiste et discriminant.
Plus que de tenir compte de ce sentiment d’insécurité culturelle, il revient aux dirigeants politiques dits "républicains" de le déconstruire, car celui-ci nuit à la cohésion sociale, et ne peut que renforcer une extrême-droite dont l’influence parmi l’opinion se fait déjà beaucoup trop ressentir. De fait, il existe dans notre pays une forme de rejet de tout ce qui vient de l’extérieur : la mondialisation, l’Europe, l’immigration. Il se nourrit de la peur de ne plus trouver sa place dans un monde qui change et qui évolue de plus en plus vite. On retrouve aussi dans le témoignage de ceux qui se considèrent comme des "perdants de la mondialisation" une forme de colère vis-à-vis de la montée des inégalités, une indignation devant l’accroissement de certaines rémunérations considérées comme indues. Cette colère n’est d’ailleurs pas propre à la France. Il suffit d’observer la montée des formations populistes dans toute l’Europe, aux États-Unis avec les "Tea Party", mais également dans les pays arabes, où une large part des populations s’est réfugiée dans le conservatisme religieux par peur de la modernité.
Les femmes et les hommes en responsabilité ont un grand rôle à jouer en rappelant qu’il y a des marges de manœuvre pour changer le quotidien des gens et pour réduire les inégalités. C’est tout le sens par exemple de la lutte menée contre la fraude fiscale et qui va dégager deux milliards de recettes en 2014, soit l’équivalent du budget de la métropole lilloise, pour donner un ordre de grandeur ; ce sont donc autant de milliards prélevés sur la grande délinquance financière et qui permettront à notre pays de réinvestir dans son industrie et dans ses universités. C’est aussi le sens de l’alourdissement de la taxation des banques qui a été décidée dès l’été 2012 et qui soutient l’effort de redressement de nos comptes. Évidemment que l’État ne peut pas tout, mais il y a, à l’évidence, des choix à faire pour démontrer qu’au-delà de la crise de confiance que nous traversons, le meilleur reste à venir pour la France, si tant est que nous fassions preuve de courage politique et d’intelligence collective.

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Image : capture d’écran d’un article du Monde.fr