« C’est précisément le génie français que d’avoir pour ambition de ne pas seulement intégrer ceux qui nous ressemblent. »


Atlantico : Mardi sur France Inter, Manuel Valls a estimé qu’il n’y aurait qu’une minorité de Roms à vouloir s’intégrer en France et déclare : "C’est illusoire de penser qu’on réglera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion". Au-delà du cas particulier des Roms, la France se nourrit-elle d’illusions en matière d’Intégration ? Dans ce cas, quelles seraient ces illusions françaises en la matière ?

Mehdi Thomas Allal : L’intégration n’est pas une illusion, elle est au contraire une composante même de l’identité française. L’historien Jules Michelet décrivait très bien comment l’identité nationale s’est construite en France en agrégeant des cultures et des coutumes différentes et comment la Nation a réussi à fabriquer un socle commun. L’enjeu aujourd’hui n’est pas de savoir s’il faut ou non renoncer à l’intégration - elle est inscrite dans notre ADN - mais de savoir comment la relancer. Nous pensons notamment que le rôle du politique est de réaffirmer ce socle commun de valeurs, au premier rang desquelles se trouvent la liberté, l’égalité et la laïcité. Nos dirigeants ont un rôle à jouer tant au niveau de leurs actions que de leurs discours. En fonction des mots qu’ils emploient, les élus peuvent influer positivement ou négativement sur la perception d’une catégorie de population. C’est pourquoi chacun d’entre eux doivent être mesurés afin de ne pas accélérer davantage l’exclusion.


A-t-on oublié que l’intégration était un processus mutuel et réciproque qui suppose des efforts du pays d’accueil mais aussi et surtout de la personne qui est accueillie ?

Mehdi Thomas Allal : L’intégration implique en effet la réciprocité. C’est précisément sur le principe des droits et des devoirs de l’individu que repose la citoyenneté. Si nous avons des progrès à faire à la fois pour mieux intégrer, il faut aussi davantage responsabiliser les femmes et les hommes qui viennent en France pour donner une vie meilleure à leurs enfants. Je suis convaincu que nous pouvons y arriver car nous avons de beaux exemples de réussite, qu’il faut davantage mettre en avant plutôt que de toujours déplorer la violence et le communautarisme dans nos banlieues. Manuel Valls lui-même est un exemple d’intégration réussie puisqu’il a été naturalisé à 20 ans. De même, Najat Vallaud-Belkacem, qui est née au Maroc, a émigré en France avec sa famille, a travaillé dur pour entrer dans l’une des meilleures écoles de France (Sciences Po) et incarne aujourd’hui brillamment les valeurs de la République. On peut aussi citer Fleur Pellerin, adoptée à l’âge de six mois par une famille française, bachelière à seize ans et qui a suivi de longues études (ESSEC, Sciences Po, ENA)... Il y a aussi des gens moins connus, comme Anina, cette jeune femme rom, major à l’université de droit de la Sorbonne et qui prépare aujourd’hui le difficile concours de l’Ecole nationale de la magistrature (ENM) pour y servir son pays, la France. Que ce soit en politique, au service de l’Etat, dans le secteur privé, dans la culture ou le sport, les exemples d’intégration ne manquent pas et démontrent, s’il était besoin, à quel point la France est bel et bien une nation qui sait y faire, quoiqu’elle doive encore mieux s’occuper de certaines populations aujourd’hui plus en marge de la société.


La tradition républicaine et le modèle d’intégration qu’elle sous-tend sont-ils aujourd’hui totalement dépassés ? Au point qu’il faille en faire le deuil ? Pour quelles raisons ? Quels nouveaux défis ont pu les faire vaciller ?

Mehdi Thomas Allal : Montée de l’individualisme, précarisation d’une large partie de la population, explosion des inégalités qui laissent à penser que le politique ne peut plus rassembler ... Aujourd’hui, certains responsables, ainsi que les médias, en général, pointent du doigt la religion musulmane. Pourtant, la majorité des citoyens musulmans de notre pays souhaitent mieux s’intégrer. La Marche des beurs en 1983, dont nous commémorons cette année le 30eme anniversaire, ne portait précisément pas de revendications communautaires, mais demandait tout simplement que les principes républicains (à commencer par l’égalité) soit applicable à tous et que les quartiers difficiles (en l’espèce, Vénissieux dans la banlieue de Lyon) bénéficient aussi des fruits de la croissance. Au fond, le combat de ceux qui ont marché en 1983 est le même que celui des ouvriers qui se mobilisent aujourd’hui pour que leur usine ne ferme pas : ils veulent simplement pouvoir avoir la même place que les autres dans la République.


Peut-on vraiment intégrer tout le monde ? Existe-t-il des individus plus difficiles à intégrer que d’autres du fait de leurs origines sociales et culturelles ou tout simplement parce qu’ils ne le veulent pas ?

Mehdi Thomas Allal : C’est précisément le génie français que d’avoir pour ambition de ne pas seulement intégrer ceux qui nous ressemblent. Nos pères fondateurs ont rédigé une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (DDHC) dont les principes sont universels et trouvent à s’appliquer sans discrimination d’origine, de religion, de culture ou de statut social. Ces principes continuent d’ailleurs à éclairer le monde et il n’est pas question d’y renoncer pour de viles manœuvres politiciennes ou pour flatter tel ou tel électorat, qui ne se retrouve pas dans les valeurs républicaines. Nous devons au contraire nous battre pour convaincre qu’il y a de la place pour tous en République, si tant est que chacun veuille faire ce chemin ensemble. Le degré d’intégration peut varier en fonction de différents paramètres, mais peu importe : l’objectif reste le même, quelle que soit la population concernée.


Quand l’intégration n’est pas possible, l’attitude qui consiste à considérer que certaines formes d’immigration ne sont pas souhaitables car de nature à mettre en danger les équilibres sociologiques est-elle forcément condamnable ? Qu’une société veuille préserver sa cohérence peut-il se justifier ?

Mehdi Thomas Allal : D’abord, les sociétés sont nécessairement plurielles et c’est heureux ainsi ! Un Breton et un Corse partagent sans doute peu de similitudes dans leur mode de vie mais ils ont en revanche un amour commun pour la France et pour ses valeurs. Si par cohérence, on entend maintenir une homogénéité ethnique ou religieuse, alors ce n’est pas et cela n’a jamais été la France. Notre pays a trop souffert des guerres de religion pour rallumer aujourd’hui ces incendies. Et ceux des dirigeants politiques qui jouent ainsi avec le feu se comportent de façon irresponsable. En revanche, oui, il doit y avoir un partage des valeurs républicaines ; on a évoqué la question de la morale laïque, on aurait également pu citer l’égalité entre les femmes et les hommes, qui est encore loin d’être réalisée dans les faits quand on voit les écarts de rémunération qui existent pour des postes identiques. C’est le rôle du politique, de l’école, mais aussi de chaque famille, que d’enseigner et de transmettre ces valeurs sans lesquelles la France ne serait pas la France. Si toute société peut en effet espérer préserver sa cohérence, elle ne doit pas oublier que l’intégration peut être un processus long et compliqué, mais nécessaire pour justement aboutir à la paix sociale.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio


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