Août 1963, Washington, Marche des Droits Civiques. Une marée humaine écoute le pasteur Martin Luther King. « I have a Dream. » Quarante-cinq ans plus tard au même endroit, un autre Afro-Américain, Barack Obama, s’adresse à la foule. Son rêve, il vient de le réaliser : être élu Président des Etat-Unis d’Amérique, alors qu’il n’est pas blanc-blanc.

Sa victoire, il la doit beaucoup à la politique ultra-libérale de son prédécesseur, George Bush Jr. Les néo-conservateurs ont réussi à ramener à la politique des pans entiers de la société américaine. Dans un pays où moins d’un électeur sur deux considérait que glisser un bulletin dans une urne avait un intérêt, ils sont des millions de nouveaux électeurs à s’être déplacés. Ils ont fait pencher la balance en faveur des Démocrates. En fait, ils l’ont faite pencher deux fois. Pour battre John McCain, investi par les Républicains pour succéder à George Bush, Barack Obama a d’abord dû éliminer Hillary Clinton de la course présidentielle. S’il y a une filiation entre le discours de Martin Luther King et l’élection de Barack Obama, elle est d’abord là, dans le vote des électeurs aux primaires démocrates pour désigner leur champion.

Tout à leur volonté farouche de virer les néo-conservateurs, les électeurs à la primaire démocrate auraient dû désigner la candidate la plus consensuelle et la plus rassurante, issue de la crème de la “blanchitude” américaine, Boston, expérimentée et soutenue par son emblématique mari, Bill Clinton, ainsi que par la quasi-totalité de l’establishment du Parti Démocrate. Au lieu de cela, ils lui préfèrent un candidat sorti de nulle part, sans expérience de direction d’un exécutif, puisqu’il n’a même pas été gouverneur, trop coloré pour un pays culturellement marqué par la ségrégation, où la moindre goutte de sang “ non-blanc ” vous fait sortir de la catégorie reine.

L’explication est simple : dans leur dérive néo-conservatrice, les Républicains ont ajouté à l’ultra-libéralisme en matière économique et social, une conception identitaire du pays fondé sur la “ suprématie blanche ”. De façon plus ou moins subliminale ou assumée, mais en tout cas suffisante pour jeter dans les bras de leurs adversaires démocrates les classes moyennes “ noires de toutes les couleurs ”, autrement dit hispaniques comprises.

L’élection à la tête des Etats-Unis d’Amérique de celui qu’ils considèrent comme un “ macaque ” a accentué la radicalisation de l’aile droite des Républicains et le mouvement des Tea Party, entraînant dans son sillage l’ensemble du Parti. Cette radicalisation droitière a conduit à une deuxième défaite, encore plus cinglante. Bien que fortement critiqué dans son propre camp, Obama est réélu. Depuis, les Républicains ont acté le rapprochement de la sociologie politique des U.S.A, dominée par les anglophones, avec la sociologie du pays, majoritairement hispanophone. Ce changement radical a trouvé sa meilleure expression avec le virage à 180° opéré par les Républicains sur la question des sans-papiers. Ils sont maintenant pour une régularisation massive des clandestins.

Décembre 1983, Paris, des dizaines de milliers de personnes défilent contre le racisme et pour l’égalité. Partie quelques semaines plus tôt de Marseille, une poignée de jeunes issus de la banlieue lyonnaise et un curé sont à leur tour portés par une marée humaine. A défaut de produire un Martin Luther King français, la Marche des beurs a créé une prise de conscience. La France est devenue un pays métissé et multiculturel, Black, Blanc, Beur, et ne s’en porte pas plus mal. Cette nouvelle identité nationale vécue dans la concorde s’est symbolisée dans l’équipe nationale de football, sacrée championne du monde en 1998.

En 1983, le message des jeunes d’origine étrangère est simple : nous ne retournerons pas dans des pays dont nous ne sommes jamais partis, puisque pour la plupart nés en France. Nous sommes français et notre avenir est ici, là où nous avons grandi. Ceux qui, à l’époque, n’avaient pas vocation à s’intégrer, puisque leurs pères ouvriers étaient censés rentrer massivement au bled pour y couler leur vieux jours de retraités, cassaient le mythe du retour en affirmant leur “francité”.

Hélas, l’Histoire est plus souvent chaotique que linéaire. Des expressions inconnues dans les années 80 ont fait leur apparition dans les années 90. Les “ Gaulois ”, les “ Fromages ”, les “ Jambon-beurre ” et autres “ Babtou ”, pour n’en citer que quelques-unes. Chez les jeunes Français d’origine maghrébine et africaine qui les utilisent, elles traduisent toutes le glissement d’une affirmation d’identité française à une interrogation : serons-nous un jour vraiment considérés comme de “ vrais ” Français ?

Les creusets du brassage social et culturel de l’après-guerre se sont raréfiés. Les quartiers d’habitat social, si prisés dans les années 60 et 70, ont vu fuir les classes moyennes de l’époque, majoritairement bien “ blanches ”. Nombre de ces quartiers sont devenus des réserves d’indiens, où ne subsistent que des Noirs et des Arabes, pauvres. Les collèges construits dans les banlieues dans les années 80 ont séparé enfants des cités HLM et enfants des pavillons. Maintenant, ils se croisent bien plus tard, au mieux lors du passage au lycée d’enseignement général. Dans une fratrie maghrébine démarrée dans les années 60, on peut même dater précisément cette rupture du collège avec un indicateur tout simple, la richesse du vocabulaire. Celui des aînés, qui ont grandi avec des enfants de la petite bourgeoisie, est sans commune mesure avec la pauvreté de la langue de leurs cadets. Le service militaire, autre creuset du brassage social et culturel de la jeunesse, a lui aussi disparu.

Bref, depuis 1983, la ségrégation spatiale et sociale en France n’a pas régressé, mais, au contraire, fortement progressé. « La France est comme une mobylette, il lui faut du mélange pour avancer », proclamait un slogan antiraciste des années 80. Force est de constater que quand le mélange a des ratés, ont peut craindre que le moteur ne finisse par se gripper.

Tout n’est pas rose pour les Noirs dans l’Amérique d’Obama. Comme en témoignent les faits divers et une foultitude d’indicateurs statistiques, le racisme et la ségrégation sont encore bien ancrés. Cependant, le mouvement d’action des courants du type Tea Party a produit sa réaction jusqu’aux instances dirigeantes de la droite conservatrice. A terme, cela donne l’espoir que la couleur de la peau ne sera plus un critère de différenciation politique, au profit du critère classique qui a structuré le champ politique dans les société industrielles au XIXe siècle, le partage des richesses.

Quant à elle, la France possède un immense atout : le profond attachement des Français, de tous les Français, riche ou pauvres, très blancs ou bien bronzés, aux valeurs de la République et à l’Universalisme. Encore faut-il savoir les mobiliser avec la même vigueur, aussi bien contre ceux qui trouvent que « la France n’est plus ce qu’elle était », que contre ceux qui voudraient en faire ce qu’elle n’est pas.