Le Front national a rendu publique, mardi 10 septembre, sa « charte » destinée à servir de socle commun aux listes « de rassemblement » soutenues par le parti. Si quelques propositions se résument à de simples déclarations d’intention, assez consensuelles, la Gauche forte analyse quelques unes des dix propositions, démagogiques et qui révèlent la nature inchangée du parti d’extrême-droite.

Les déclarations d’intention « consensuelles », face « moderne » du FN :

* Favoriser l’attractivité économique de la commune
* Défendre les commerces de proximité et les services publics
* Lutter contre les gaspillages, les dépenses fastueuses et inutiles (même si la formulation tend à accuser à contre-coup l’ensemble des élus non FN de mener un grand train de vie)

Les propositions qui montrent le visage inchangé du parti d’extrême-droite

Refuser toute augmentation de la fiscalité pendant toute la durée du mandat

Le FN joue sur le « ras-le-bol » fiscal monté en épingle par les médias. Les impôts locaux ont certes augmenté mais faut-il rappeler que la majorité des projets d’investissement — meilleur moyen de relancer la croissance — est portée par les collectivités locales. Le retrait de l’Etat sous le mandat de Nicolas Sarkozy et la crise avec la chute de la banque Dexia ont généré des difficultés financières importantes pour les collectivités locales.

Ces dernières — fortement contraintes par des règles qui ne leur autorisent pas à s’endetter pour leur fonctionnement, à la différence de l’Etat — ne peuvent jouer que sur les quelques leviers qui restent à leur disposition pour boucler leurs budgets contraint. La fiscalité a donc été la variable d’ajustement pour faire face à la crise et aux difficultés temporaires, afin de poursuivre les ambitieux programmes d’investissement et de modernisation du pays.

S’il est facile pour le Front national de jouer sur la corde sensible des électeurs qu’est la fiscalité dans une logique « poujadiste » [1], imposer le « refus de toute augmentation de la fiscalité pendant la durée du mandat » revient à se lier les mains et à refuser d’agir et à réduire le rôle pourtant vital des collectivités locales dans la vie quotidienne afin de ne pas augmenter les impôts alors que les dépenses des collectivités augmentent mécaniquement d’année en année (inflation, revalorisation des salaires des fonctionnaires territoriaux, nouvelles compétences déléguées…).

Cette « règle d’or » absurde, puisque les projets innovants et créateurs de richesses ne pourraient plus être lancés, ne laisserait pas la possibilité aux élus locaux FN d’agir en citoyens responsables. Ils ne pourraient plus peser le pour et le contre lorsqu’ils envisagent une augmentation de la fiscalité. Il ne faut pas oublier que l’impôt sert l’intérêt général, ce que le FN désire défendre dans son préambule mais qu’il renie dès la première ligne.

Néanmoins, il apparait nécessaire de ralentir l’accroissement de la fiscalité pour que les classes moyennes — qui bénéficient néanmoins des vertus des équipements communaux et des différentes aides que leur impôt permet de financer — n’aient pas le sentiment d’un matraquage.

Il est également essentiel de promouvoir une gestion saine des viles et de rationnaliser autant que possible les services avant de dégager des économies sur le fonctionnement afin de favoriser la réalisation de projets d’investissement.

Agir pour assurer la tranquillité et la sécurité, première des libertés

Si la sécurité semble être une priorité commune au Gouvernement socialiste et au Front national, nous ne considérons pas que la sécurité est une liberté. La sécurité garantit la préservation des libertés (de mouvement, de la vie privée, d’exercice de la liberté d’expression) mais ne peut être considérée comme telle.

La sécurité est un moyen d’assurer le vivre ensemble mais doit rester ce qu’elle est, un état indispensable au service de la liberté et non prendre le dessus sur les libertés.

Par la formulation, au-delà de la simple déclaration d’intention, le Front national révèle donc son caractère autoritariste et liberticide, la sécurité « première des libertés » prenant en effet le dessus par rapport aux libertés réelles.

Assurer la transparence totale des critères et procédures d’attribution de logements sociaux

Les critères objectifs sont nécessaires et importants. Mais s’il est vrai que les procédures d’attribution de logements sociaux peuvent parfois être obscures et prêter à la suspicion lorsque l’on attend un logement depuis longtemps, le Front national dissimule ici sa « priorité nationale » pour le logement social — élément central de son programme. Pour recruter les mécontents il distille l’idée que le problème viendrait d’« étrangers » qui ont eu un logement que des citoyens français méritaient.

Cette phrase, qui vise à attirer la sympathie des déçus, ne doit néanmoins pas nous éloigner des causes des difficultés d’obtention de logements sociaux : le problème du logement social n’est pas tant les critères d’attribution que le manque de logements sociaux qui conduisent à priver de logement à prix réduit des pans entiers de la population.

La droite porte la responsabilité de l’échec des objectifs ambitieux de la loi Solidarité et renouvellement urbain qui visait à accélérer la construction de logements sociaux. La loi Dufflot devrait remédier à cela.

Demander la transparence est une chose, mais attention à ce que celle-ci ne vienne pas — alors que les modalités de mise en œuvre sont indéfinies — accréditer une suspicion généralisée sur les bénéficiaires de logements sociaux.

Promouvoir un urbanisme respectueux de l’architecture locale et du patrimoine

La mise en valeur du patrimoine historique des villes et villages est un fait déjà ancien, le FN n’invente donc rien. C’est l’objectif de nombreuses municipalités.

Néanmoins, si nous nous permettons de critiquer cette proposition, c’est parce qu’elle flatte les conservatismes. Ce qui est visé derrière cette phrase est l’architecture contemporaine, vue par le FN comme un enlaidissement des villes. En signifiant par cette phrase son refus d’entrer dans la modernité, de favoriser la création architecturale et une plus grande fonctionnalité, le FN fige la ville, interrompt son évolution et met en valeur une architecture locale qui est souvent bien plus une construction idéaliste et stéréotypée qu’une reconstitution historique.

Refuser toute subvention et toute aide à des organisations ou des projets communautaristes

La dénonciation du « communautarisme » est un leitmotiv du discours frontiste. Ce terme flou et maléable permet d’englober dans l’imaginaire collectif toutes les formes de vie en collectivité qui résulteraient de réseaux de solidarité spécifiques et non conformes à ce qu’il estime être la Nation. Ce qui se cache derrière la dénonciation du communautarisme, c’est bien entendu les réseaux de solidarité et les associations regroupant des personnes issues de l’immigration.

Refuser toute subvention au Secours islamique par exemple — qui ne peut qu’être visé par une telle formulation — reviendrait à causer leur disparition et à priver d’aide des familles entières qui en ont pourtant besoin. Il faudrait alors peut-être envisager aussi la fin des subventions pour le Secours catholique…

Le refus de projets communautaristes, c’est évidemment le refus de construction de mosquées dans le cadre de la laïcité de combat, agressive que défend le Front national. Il n’a pas encore compris que la laïcité de la République est une laïcité d’apaisement et de tolérance envers toutes les religions.

Défendre rigoureusement la laïcité républicaine dans tous les secteurs de la vie municipale (cantines scolaires, piscine municipale, etc.)

Cette laïcité violente du FN, qui n’est en rien la laïcité de la République accueillante, est portée tel un étendard, en agitant les thématiques récurrentes dans le paysage médiatique, micro-évènements transformés en manifestations de l’invasion des pratiques islamiques. Derrière les « cantines scolaires », c’est les repas Hallal. Derrière les piscines, ce sont les créneaux que Martine Aubry aurait ouvert aux femmes pour permettre aux musulmanes d’aller à la piscine (alors que ce n’était pas du tout le cas). La laïcité est donc une arme de combat contre une religion et une communauté.

Consulter la population, éventuellement par l’organisation de référendums locaux, sur tous les sujets importants

La promesse d’organisations de référendums sur les « sujets importants » est profondément ambiguë. Les sujets importants ne sont absolument pas définis. On pense bien évidemment que le FN s’inspire du cas suisse et notamment des référendums organisés à propos de la constructions de mosquées.

En dehors de ces putatifs sujets importants, la question de la démocratie locale est un thème auquel le Parti socialiste s’intéresse beaucoup. La démocratie participative est la solution qu’il privilégie. C’est un moyen d’intégrer la citoyens au processus de prise de décision et cela permet de responsabiliser tout un chacun. Mais le référendum, par son caractère binaire, favorise le débat manichéen et nie la vitalité de la vie de la démocratie représentative. Le rôle de l’élu est de décider, le citoyen l’élit pour cela et lui délègue sa confiance.

De telles procédures de démocratie directe conduisent à contourner les échanges argumentés qui peuvent avoir lieu en Conseil municipal et feraient probablement en sorte que toute action d’ampleur soit ralentie en raison du poids des conservatismes à l’échelle locale.

Engager fermement et rapidement toutes les actions possibles visant à mettre fin aux installations sauvages de nomades.

C’est enfin dans le dernier « principe » que se révèle le plus le vrai visage du FN. Le FN demande la fermeté face aux « installations sauvages de nomades », tout en commettant l’amalgame. Il ne peut ici que vouloir désigner à la fois les gens du voyage et les Roms qui sont nomades dans l’esprit commun.

L’erreur est double. De manière générale, les gens du voyage ne s’installent pas de manière « sauvage » mais sur des aires spécifiquement aménagées.

Si le FN intègre les Roms dans les nomades — ce qui est le cas de la majorité des Français, entretenus dans cela par la confusion ambiante des discours politiques — il fait une faute grave. Les Roms ne sont pas des nomades mais rejetés et en errance.

Confondant deux populations aux problématiques bien distinctes, le FN perpétue donc l’amalgame et jette sur elles les feux de la haine. En accolant l’adjectif sauvage à « nomades », il opère un rapprochement sémantique qui ne peut être anodin. L’inscription dans un processus de déshumanisation de l’Autre, vu comme un étranger — alors que la grande majorité des gens du voyage est de nationalité française — est profondément révélatrice de la xénophobie qui continue d’empreindre le Front national. Les étrangers, les « nomades », sont des sauvages, ne sont pas des hommes civilisés. C’est du moins ce que cette formulation malheureuse laisse entendre.

La dédiabolisation est une stratégie de Marine Le Pen mais elle s’avère bien vaine lorsque l’on découvre un texte tel que celui qui est pourtant destiné à montrer l’ouverture du FN et son adoption de thématiques transpartisanes. L’échec patent de ce projet qui se veut consensuel montre que le Parti reste lexicalement et idéologiquement empreint des vieilles antiennes du Front national : poujadisme très marqué par l’esprit du libéralisme, xénophobie, islamophobie et conservatisme restent la marque d’un parti qui, en dépit de la forme, peine à se renouveler dans le contenu de ses propositions.


[1] Pierre Poujade, dont Jean-Marie Le Pen a été proche politiquement, a été à la tête d’un mouvement très libéral et populiste qui refusait l’impôt dans les années 1950.