Le sondage Ifop publié par "Le Nouvel Observateur" le 9 octobre 2013, qui positionne le Front national en tête des intentions de vote aux élections européennes, ne doit pas être regardé avec indifférence.

Alors que les élections municipales, avec des enjeux locaux – plus fortement mobilisateurs –, risquent, une fois encore, d’occuper le devant de la scène médiatique dans les prochains mois, l’enjeu des élections européennes est tout aussi prégnant.

Des idées, mais où le projet ?

Le Front national prospère sur l’abandon de la thématique européenne par les partis "de gouvernement", mais aussi sur le traitement très inégal des questions européennes dans les médias... Ce délaissement trouve notamment ses origines dans la crainte que certains ont de renforcer l’adhésion au discours anti-européen lorsque les sujets concernant l’Europe sont abordés.

Pourtant, rien n’est plus favorable au rejet que l’ignorance ou l’incompréhension. Certes, les questions européennes sont complexes ; certes, le caractère technocratique des institutions européennes peut effrayer. Mais il faut garder à l’esprit que l’Europe reste un objet démocratique, évolutif et modelé par les projets politiques. Encore faut-il en avoir…

C’est là que le bât blesse et c’est là qu’il faudrait appuyer : le FN n’a pas de projet européen. Ou du moins pas de projet pour l’Europe. Il a bien sûr des idées, mais des idées qui conduisent à rejeter en bloc le projet "euro-mondialiste".

Un nationalisme exacerbé

Le sentiment anti-européen est nourri par les discours qui accusent l’Europe de conduire à une perte de souveraineté. Le nationalisme est exacerbé par les désirs d’un État fort et protecteur, désirs que la crise a renforcés, particulièrement chez ceux qui souffrent de différentes formes de précarisation ou d’éloignement des services publics en raison de la hausse des prix de l’immobilier qui a chassé les ménages modestes des villes-centre.

À l’opposé de cet affaiblissement des structures d’autorité traditionnelles, l’Europe n’apparaît pas à même d’offrir une protection et est représentée dans les discours de Marine Le Pen comme "le seul espace ouvert" aux échanges mondiaux, désarmée face à la mondialisation. Un mensonge – l’Europe possède d’une part des barrières douanières et impose d’autre part au reste du monde ses normes, ce qui protège notre économie – que le FN feint d’ignorer.

Cette Europe de l’ouverture qui est décriée, c’est également la "passoire" migratoire qui est utilisée comme épouvantail : il importerait de sortir de l’espace Schengen selon le FN. Cette ouverture est associée à l’idéologie libérale – présentée comme un ensemble cohérent et malveillant – qui guiderait toute réforme du fonctionnement européen, au service de laquelle fonctionnerait la monnaie unique.

L’Europe n’est pas un monstre mou

À ces détracteurs de la construction européenne, qui perpétuent l’association entre Europe et moindre puissance, il nous appartient de répondre. Non l’Europe n’est pas vouée à être un monstre mou : elle est ce que nous en faisons, nous, Européens.

Si les peuples d’Europe décident collectivement de désigner pour les représenter des personnalités charismatiques, faisant preuve de dynamisme – ce dont Mme Ashton, M. Barroso ou M. Van Rompuy sont loin d’être le modèle – elle pourra s’incarner.

L’Europe n’est d’ailleurs pas un espace non démocratique : le Conseil européen regroupe 27 chefs d’États et de gouvernement souverains, démocratiquement élus et qui disposent de pouvoir de blocage sur toutes les réformes.

Le spectre de la "Commission de Bruxelles" est bien pratique, mais il ne faut pas oublier que les commissaires sont nommés par les chefs d’États et font donc appliquer la politique qui est collectivement décidée.

Il importe néanmoins de renforcer cette démocratie par une réforme ambitieuse des institutions européennes : un gouvernement économique de la zone euro est nécessaire, alors qu’il est temps de tirer un bilan de la gestion de la crise de 2008. Le renforcement du pouvoir du Parlement européen, amorcé par le traité de Lisbonne, apparaît indispensable pour que les élus au suffrage universel direct aient un contrôle sur le devenir de l’Union.

L’euro n’est pas un fardeau

L’Europe n’est pas ouverte à tous les flux migratoires non plus. Le drame de Lampedusa l’illustre. Si des migrants sont prêts à prendre des risques inconsidérés, à payer l’équivalent de plusieurs années de salaire à des "passeurs" crapuleux pour tenter de rejoindre l’Europe au péril de leur vie, c’est parce que les frontières terrestres de l’Europe sont relativement bien gardées.

Cet événement tragique nous rappelle également l’importance de la coopération européenne pour surveiller les mers et protéger les migrants : c’est une responsabilité collective, et l’Italie ne peut assumer seule les conséquences de l’attraction exercée par un continent tout entier !

L’euro n’est pas un fardeau, mais une chance dont il nous appartient de nous saisir. L’euro a joué un rôle de pare-feu évident lors de la crise financière qui a ébranlé le monde en 2008 ; le Front national fait semblant de l’oublier.

L’euro fort, aujourd’hui, nous permet d’importer à moindre coût des matières premières et notamment du pétrole, ce qui ne peut qu’être favorable au pouvoir d’achat des ménages. Ajoutons surtout que l’euro est fort parce que l’Europe est une puissance économique de premier plan, zone de stabilité et de prospérité, enviée par le reste du monde.

Néanmoins, d’énormes progrès restent à faire en Europe, et c’est pour cela qu’un projet européen constructif est plus que jamais nécessaire.

Un travail de longue haleine

L’Europe sociale n’existe pas encore — ou si peu. Construire l’Europe aujourd’hui, c’est insister pour que des politiques sociales communes soient menées en faveur des Européens. Cela peut passer par exemple par l’instauration de salaires minimum à l’échelle européenne – calculé en fonction du niveau de vie – et en harmonisant les normes fiscales et sociales.

C’est un travail de longue haleine, qui ne peut se faire qu’en concertation avec les partenaires, et par une volonté commune des réformistes européens d’aller dans le sens d’une plus grande intégration.

Il est vain de prôner la fin de la construction d’un projet européen allant vers plus de solidarité pour espérer retrouver une France forte : la puissance de notre pays ne peut venir que d’une Europe forte et unie. La France est le second pays le plus peuplé d’Europe et a un poids considérable dans les institutions communautaires, en raison notamment des nombreux fonctionnaires français présents à Bruxelles.

Sans Union européenne, une France affaiblie

Elle a un rôle moteur à jouer, et les élections européennes devraient servir à renforcer ce rôle de leader. Si la France choisissait de se mettre en retrait, s’il advenait que les députés la représentant au parlement adoptent des postures anti-européennes, cela ne pourrait que nuire à l’influence de notre pays dans le monde et à sa capacité à diffuser ses valeurs progressistes.

L’enjeu est de taille, le combat pour le progrès européen sera rude, mais il ne peut être éludé. Les sondages actuels ne peuvent être une prophétie auto-réalisatrice. Ils sont un encouragement à l’action et à s’ériger en force de proposition.

Si nous ne nous engageons pas dans cette voie, l’affaiblissement de notre pays sera alors bien réel. Le futur projet européen se doit d’être solidaire, social et de tendre vers une convergence politique. Nous nous devons, pour préparer le terrain des générations à venir, de convaincre nos concitoyens du bien-fondé de cette orientation.

Texte co-écrit par Yann Galut, député PS du Cher, fondateur et porte-parole de la Gauche forte, Alexis Bachelay, député PS des Hauts-de-Seine et porte-parole de la Gauche forte, Colette Capdevielle, député PS des Pyrénées-Atlantiques et membre de la Gauche forte et Mehdi Thomas Allal, délégué général de la Gauche forte.